Vie de la collection Par Flore Chetcuti, chargée de médiation

Valentine Schlegel, "une application au bonheur"

04 mars 2026

Pour la Journée Internationale du droit des femmes, le Fonds d’art contemporain – Paris Collections met à l’honneur une artiste femme de sa collection, dont le parcours est intimement lié à la ville de Paris : Valentine Schlegel. Pendant longtemps méconnue du grand public, elle bénéficie depuis quelques années d’un fort regain d’intérêt. Pourquoi fascine-t-elle autant ? Le Fonds d’art contemporain conserve deux œuvres de cette artiste, dont un vase actuellement visible à la bibliothèque Jacqueline de Romilly (18e).

Passage entre l'atelier de l'artiste et la cuisine attenante à Sète, non daté

Passage entre l'atelier de l'artiste et la cuisine attenante à Sète, non daté

© Suzanne Fournier-Schlegel

Qui était Valentine Schlegel ?

Valentine Schlegel nait en 1925 à Sète, «sur la plage» selon sa formule. Elle grandit dans une famille bien établie dans les domaines de l’ébénisterie et de la décoration intérieure. L'éducation qu'elle reçoit, plutôt progressiste, favorise les pratiques de plein air comme la gymnastique ou le scoutisme. Valentine est la benjamine de trois sœurs, toutes attirées par les arts : l’ainée Andrée (1916-2009) deviendra peintre et poétesse, et la seconde Suzanne (1919-2007) photographe. Valentine se forme d’abord au dessin et à la peinture à l’école des Beaux-Arts de Montpellier. De 1947 à 1951, elle participe avec d'autres membres de sa famille aux premières éditions du festival d’Avignon, organisé par son beau-frère Jean Vilar, en tant qu’assistante du peintre Léon Gischia, créateur des costumes.

En 1945, elle s’installe à Paris dans le 14e arrondissement, rue Vavin. Femme homosexuelle, elle se réjouit de la liberté des mœurs et du dynamisme de la scène artistique de la capitale. C’est dans cette ville qu’elle découvre la céramique au côté de Frédérique Bourguet, une camarade de l’école des Beaux-Arts de Montpellier et future co-créatrice de l’atelier Les Argonautes. Pendant toutes les années 50, elle travaille sur une série de vases et autres pièces utilitaires dans un atelier de la rue Daguerre, auprès de son amie d’enfance Agnès Varda. Cette pratique de la céramique s’inscrit dans un contexte de renouveau du médium en France autour de lieux comme Vallauris (Alpes-Maritimes) ou La Borne (Cher). Malgré plusieurs expositions en galeries, l’artiste peine à vivre de son travail de la terre et se tourne vers une autre production.

Agnès Varda, Valentine Schlegel, séance de modelage dans l'atelier de la rue Vavin n°2. Paris, circa 1951, Tirage argentique posthume noir et blanc par Diamantino Labo Photo, 20 x 20 cm © Succession Agnès Varda, Courtesy de la Succession et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles
Agnès Varda, Valentine Schlegel dans son atelier rue Daguerre, 1955, tirage argentique d’époque à partir du négatif 6x6, 27,4 x 23,5 cm © Succession Agnès Varda, Courtesy de la Succession et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

C’est en 1955 que Valentine Schelgel découvre le plâtre qu’elle utilise pour créer les décors d’une adaptation de la pièce L’histoire de Tobie et Sara de Paul Claudel, pour laquelle sa sœur Andrée réalise des costumes. À partir de 1959, elle développe une pratique singulière de ce matériau au sein d'espaces domestiques, créant de véritables « sculptures à vivre ». Dans certains cas, les installations en plâtre, entre sculpture, architecture et design, se déploient autour de cheminées, élément central du foyer. Comme dans les vases de l'artiste, on retrouve une tension entre recherche de formes organiques, inspirées de la nature, et fonctionnalité. Les reliefs blancs et courbes envahissent les intérieurs pour former des étagères, des niches ou des espaces de repos. Des années 60 aux années 2000 et avec l’aide d’assistant.e.s, Valentine Schlegel réalise plus d’une centaine d’aménagements et cheminées.

 

Valentine au travail au début de la réalisation d’aménagement d’intérieur pour sceller au mur le grillage support du plâtre, Boulogne, 1966 © Suzanne Fournier-Schlegel
Agnès Varda, Cheminée rue Daguerre, 1959, tirage argentique d’époque à partir du négatif 6x6, 18 x 18,1 cm © Succession Agnès Varda, Courtesy de la Succession et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

En parallèle, l’économie de l’artiste repose aussi sur l’enseignement. De 1958 à 1987, elle anime l’Atelier de modelage des moins de 15 ans au Musée des Arts décoratifs de Paris. Cette pédagogie nouvelle de pratique artistique au sein même d’un musée est documentée dans un court-métrage d’Agnès Varda Les enfants au musée (1964). Elle transmet son travail du plâtre à un de ses élèves, Frédéric Sichel-Dulong, qui co-signe ses réalisations à partir de 1975.

Entre Paris et Sète, Valentine Schlegel continue jusqu’à la fin de sa vie d’expérimenter de nouveaux matériaux comme le bois et le cuir. Collectionneuse d’objets d’arts populaires comme des outils, des poteries ou des couteaux, elle accorde une grande importance à ses propres intérieurs, sorte d’œuvres totales. À Paris, elle s’installe en 1957 dans une maison rue Bezout, toujours dans le 14e arrondissement, qu’elle acquiert dans les années 70 avec sa compagne, la conservatrice au Musée des Arts décoratifs, Yvonne Brunhammer. Chaque femme bénéficie de son propre étage, entièrement modelé par Valentine. L'artiste décède en 2021 à 96 ans à Paris.

Les œuvres du Fonds d'art contemporain - Paris Collections

En 1957, la Ville de Paris acquiert deux vases de Valentine Schlegel et un plat d’Andrée Vilar, peut-être faite en collaboration avec Valentine. Les représentants de la Direction des Beaux-Arts de la Ville de l’époque ont sûrement visité l’exposition que l’artiste présente la même année avec Andrée à la galerie La Demeure, spécialisée dans les arts décoratifs et la tapisserie. Cette exposition est très remarquée par la presse et l’Etat achète également deux vases à Valentine et un plat à Andrée, aujourd’hui dans les collections du CNAP. Ces vases font parties d’une série d’une quarantaine de vases, réalisés sur une période très courte entre 1954 et 1959.


« La poterie contemporaine ne me plaisait pas. (…) Je me suis posée la question : comment un sculpteur ferait-il un pot ? Un pot est destiné à recevoir des fleurs. Sans fleurs il n'est plus rien. Pour avoir une vie propre, il doit aussi être une sculpture. »

Valentine Schlegel, Entretien avec Yvonne Brunhammer, catalogue de l'exposition «Valentine Schlegel, Cheminées/Sculptures à vivre, 1964–1975», Paris, La Demeure, 1975

Comme l’évoque la citation, Valentine Schlegel s’inspire des sculpteurs et sculptrices de son époque comme Jean Arp ou Henri Moore, peut-être Barbara Hepworth.  Elle fait partie d’une génération d’artistes qui cherchent à allier céramique et abstraction, comme le montre le titre d’une exposition collective à laquelle elle participe en 1955 à la galerie La Roue : Abstraction et poterie usuelle.

Les vases de Valentine Schlegel sont également inspirés de formes de la nature, bulbes, racines, algues ou coraux. L’artiste travaille avec la technique du modelage au colombin et utilise de la faïence ou du grés chamotté (de l’argile mélangé avec de la terre déjà cuite broyée) ce qui rend la surface des céramiques granuleuse avec un rendu brut et minéral. Les couleurs douces des émaux utilisées, gris-noir, vert de gris, amande et blancs laiteux, rappellent aussi le végétal ou le minéral.

Le Vase arbre à trois branches est caractéristique de cette production. Il comprend trois petits orifices pour pouvoir y placer quelques fleurs, dans le prolongement des « branches » de l’arbre. Les vases de Valentine Schlegel ont en effet la spécificité d’avoir des trous de faible diamètre, presque comme des soliflores. Aujourd’hui objets de collection, de nombreuses photographies d’Agnès Varda documentent leurs utilisations. Ces images sont plus que des clichés documentaires : les formes de Valentine inspirent les cadrages et les compositions des photographies de sa compagne, véritable dialogue artistique entre leurs deux univers. Sur la photographie Sans titre (vase avec brindilles), le vase mis en scène ressemble fortement au Vase arbre à trois branches, conservé par la Ville de Paris.

Agnès Varda, Valentine Schlegel avec un couteau de sa collection - vase et plat, rue Daguerre, Paris, 1955, Tirage argentique posthume noir et blanc par Diamantino Labo Photo, 50 x 40 cm, Édition de 10 + 2 EA © Succession Agnès Varda, Courtesy de la Succession et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles
Agnès Varda, Sans titre (vase avec brindilles), 1955 Tirage argentique d’époque par l’artiste, à partir du négatif 6x6 17,9 x 11,7 cm © Succession Agnès Varda, Courtesy de la Succession et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

Le Vase arbre à trois branches est actuellement visible à la bibliothèque Jacqueline de Romilly (18e arrondissement) dans le cadre du programme Une œuvre en partage et sera ensuite prêté cet été au musée Bertrand de Châteauroux pour l’exposition Donner corps – Artistes femmes et céramique. Le deuxième vase Vase rayé ocre et blanc, dont nous ne disposons que d’un visuel documentaire, fait l’objet de recherche par la mission récolement du Fonds d’art contemporain.

En 1957, la Ville achète également un Plat ovale, orné de motifs géométriques abstraits. Cette œuvre est attribuée dans le livre d’inventaire du Fonds d’art contemporain à Valentine Schlegel. Les recherches montrent que les pièces en céramique peintes sont plutôt de la main de sa sœur, Andrée, car Valentine ne peignait jamais ses objets. Pour certaines pièces, les artistes travaillent ensemble : Valentine modèle la forme et Andrée peint à l’engobe sur les céramiques. Toutefois, des recherches récentes montrent qu’il existe aussi des céramiques de formes simples modelées par Andrée et signées uniquement « AV ». Le doute plane encore sur la maternité de ce plat, qui permet d’admirer le trait et la palette d’Andrée Vilar.

Une reconnaissance en pleine expansion

Mis à part ces acquisitions publiques des années 50 et quelques participations à des expositions collectives du musée des Arts Décoratifs de Paris (L’Objet. Antagonismes 2 en 1962, Ils collectionnent en 1974 ou Artiste/Artisan en 1977), Valentine Schlegel construit une carrière personnelle à l’ombre des institutions culturelles. Plusieurs hypothèses me sont apparues au cours de mes recherches pour expliquer ce manque de reconnaissance. Tout d’abord, le côté utilitaire de son œuvre, proche du design et des arts décoratifs, n’a surement pas aidé à la valorisation de son travail dans les musées et centres d'art contemporain. Une autre raison pourrait être le caractère domestique de son œuvre, des décors intérieurs et cheminées. Comment partager et conserver cet immense travail in-situ dispersé dans des propriétés privées ? Enfin, cette carrière discrète, tournée vers des collectionneur.se.s privé.e.s est aussi sûrement un choix de l’artiste qui déclare en 1978 :

« Je n’ai pas essayé de faire une œuvre. Il fallait vivre et survivre avec ce que j’avais - un corps solide. Une œuvre liée au corps, l’utilitaire. »

Valentine Schlegel, archives Valentine Schlegel, dossier MAD, 1978, reproduit dans Valentine Schlegel L’art au quotidien, Snoeck/ Musée Fabre, Montpellier, 2023, p. 40.

Depuis une dizaine d’années, son travail bénéficie d’une nouvelle visibilité grâce à l’action d’artistes et de professionnel.le.s de l’art. En 2014, le décor du défilé printemps-été de Dior s'inspire de ses créations, à l'initiative du créateur Raf Simons. Puis, l’artiste plasticienne Hélène Bertin lui consacre un long travail de recherche qui aboutit à la publication d’un livre (Valentine Schlegel, Je dors, je travaille, Les presses du réel, 2017) et deux expositions au CAC Bretigny (2017) et au CRAC Occitanie (2019) dans sa ville natale de Sète. Ce sont les premières expositions monographiques de l’artiste en institutions, alors âgée de plus de 90 ans. Dès lors, quelques collections publiques essayent de combler les manques. Le CNAP acquiert plusieurs maquettes de cheminées et la collection personnelle de couteaux de l’artiste en 2019, le Mucem bénéficie d’un don de Sifflets et Fèves de galette des rois en 2022. En 2023, c’est le musée Fabre à Montpellier qui lui consacre une exposition L’art pour quotidien à titre posthume. Cette exposition m'a permis de prendre conscience de la présence de cette artiste dans les collections du Fonds d’art contemporain.  En effet, le fonds dont nous avons la gestion est tellement vaste, plus de 23 000 œuvres, que les (re)découvertes de ce type sont courantes. Nos œuvres de Valentine Schlegel et Andrée Vilar ont par la suite été numérisées, ce qui les rend accessible en ligne au plus grand nombre.

Vue de l'exposition "Valentine Schlegel - L’art pour quotidien » du 12 mai – 17 sept. 2023 au Musée Fabre avec plusieurs vases de l'artiste © Adagp, Paris © Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole / photographie Frédéric Jaulmes - Reproduction interdite sans autorisation.
Vue d'exposition de Valentine Schlegel « L’art pour quotidien » 12 mai – 17 sept. 2023, Musée Fabre avec les maquettes du CNAP au première plan © Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole / photographie Frédéric Jaulmes - Reproduction interdite sans autorisation. © Adagp, Paris

La mémoire de l’artiste est aussi entretenue par ses proches, Rosalie Varda présente une exposition qui mélange son travail et celui de sa mère à la galerie Nathalie Obadia en 2020 et un compte Instagram @valentineschlegel, suivi par plus de 13 000 personnes, est tenue par une ancienne voisine de l’artiste. Une association « Les ami.e.s de Valentine Schlegel » milite pour qu’un lieu porte son nom dans sa ville natale. Une place a été inaugurée pour le centenaire de sa naissance, en écho à un square éponyme dans le 14e arrondissement, renommé depuis 2022. Ainsi, les deux lieux de vie de l’artiste partagent désormais sa mémoire.

On peut se demander ce qui dans cette œuvre de la Seconde moitié du 20e siècle résonne autant avec nos goûts contemporains ? Il y a sans doute l’utilisation de techniques artisanales, la céramique, le bois, le cuir, qui attirent de nouvelles générations d’artistes, et les liens entre l’œuvre de l’artiste et la nature, qui pourraient être analysés au prisme des théories écofeministes. Il y a aussi la personnalité et la vie même de l’artiste, dont la liberté radicale irradie dans les photographies prises par Agnès Varda ou sa sœur Suzanne Fournier-Schlegel. Liberté de mélanger l’art et la vie dans la production d’objets-sculptures mais aussi dans le soin accordé à l'espace domestique. Liberté d’expérimenter différents matériaux et de trouver un équilibre personnel dans sa carrière, en marge des économies artistiques conventionnelles. Liberté de revendiquer un rythme de vie propice à la contemplation de la nature et à la création ; ses anciens élèves du musée des Arts Décoratifs racontent le jardin potager qu’elle cultivait pour se ménager la possibilité de rêver et dormir. En conclusion, lors de mes recherches, j'ai découvert ces mots de la conservatrice du patrimoine Marie-Odile Briot adressés à Valentine Schlegel qui résume à mon sens les raisons de cette Valentinomania :

« Cette application au bonheur est dans ta pratique artistique ce qui me touche le plus. Tu as choisi de dire le bonheur, d’éliminer tout ce qui n’est pas joie d’être »

Maire-Odile Briot, Entretien avec l'artiste, catalogue de l'exposition «Valentine Schlegel, Cheminées/Sculptures à vivre, 1964–1975», Paris, La Demeure, 1975
Valentine devant sont atelier à Sète avec son chat adoré Jojo et assise sur un banc qu’elle a réalisé © Suzanne Fournier-Schlegel

Remerciements et bibliographie

Cet article n’aurait pas pu être rédigé sans les travaux préalables de collègues et chercheur.se.s.

Je remercie particulièrement Steve Gavard et le musée Fabre, Camille Comas et la galerie Nathalie Obadia, Blaise Fournier, ayant-droit de Valentine Schlegel et Charlotte, administratrice du compte @valentine.schlegel, pour l'utilisation des visuels et leurs précieux conseils.

Bibliographie

Hélène Bertin, Valentine Schlegel : je dors, je travaille, 2017, Les presses du réel

Fabienne Dumont, Des sorcières comme les autres. Artistes et féministes dans la France des années 1970, 2014, Presses universitaires de Rennes

Valentin Gleyze, « Valentine Schlegel : De la communauté d'existence à la communauté militante », In Vaincre le silence : Histoire de l'art et genre (dir. Elvan Zabunyan), Éditions de la Sorbonne, 2025

Rosalie Varda, La maison de Rosalie : Valentine Schlegel, Agnès Varda, 2020, Éditions Sebastien Moreu et Atelier Daguerre

Valentine Schlegel: L'art au quotidien (catalogue d’exposition - Musée Fabre du 12 mai – 17 sept. 2023), 2023, Snoeck

Valentine Schlegel, Cheminées/Sculptures à vivre, 1964–1975 (catalogue d’exposition – galerie La Demeure du 3 au 29 juin 1975), 1975, galerie La Demeure

Dossier de presse et livret d’exposition « Cette femme pourrait dormir dans l'eau » du CAC Bretigny, 2017 consulté en ligne 2026 : https://www.cacbretigny.com/fr/exhibitions/114-cette-femme-pourrait-dormir-dans-l-eau-valentine-schlegel-par-helene-bertin

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