La Terrasse d’Albert André
27 avril 2026Parcours d’une œuvre retrouvée
Albert André La Terrasse Avant 1934 Huile sur toile, 125 x 120 cm Fonds d’art contemporain – Paris Collections
© Hélène Mauri
Sur la piste des œuvres : le récolement comme travail d’enquête
L’histoire de certaines œuvres conservées par la Ville de Paris est étroitement liée à celle de son territoire. Les profondes transformations administratives du XXᵉ siècle, notamment le redécoupage de l’ancien département de la Seine en 1964, ont durablement modifié la gestion de la collection. Ce bouleversement a entraîné une dispersion des responsabilités patrimoniales entre de nombreuses communes et différentes administrations, rendant parfois difficile le suivi des œuvres.
Dans ce contexte, le récolement mené par le Fonds d’art contemporain - Paris Collections prend souvent la forme d’une véritable enquête historique. Retrouver une œuvre implique de croiser les archives, d’analyser des documents parfois lacunaires et de collaborer étroitement avec les institutions dépositaires. Il s’agit de reconstituer des itinéraires anciens, de comprendre les conditions de dépôts passés et de redonner une visibilité et une place à des œuvres restées longtemps hors du regard.
Ce travail patient et minutieux se déploie aussi sur le terrain. Repérage des œuvres, constats d’état, prises de photographies, relevés de marquages et mises à jour des inventaires contribuent à enrichir la connaissance de la collection municipale et à en assurer la préservation et la diffusion.
C’est dans ce cadre qu’une œuvre d’Albert André, La Terrasse, acquise en 1934, a été retrouvée dans un service de l’État où elle était déposée depuis 1956. Parmi les œuvres revenues de récolement en 2025, La Terrasse a été choisie pour faire l’objet d’une restauration complète.
Albert André (1869-1954), redécouverte d’un artiste post-impressionniste
Né à Lyon le 24 mai 1869, Albert André grandit dans une France où la peinture est en pleine mutation. Très tôt attiré par l’art, il quitte sa ville natale en 1889 pour rejoindre Paris et s’inscrire à l’Académie Julian, l’un des lieux de formation les plus vivants de la capitale. Il y découvre une effervescence artistique qui marque durablement son regard et sa pratique. Dans les ateliers, il croise Paul-Élie Ranson, Louis Valtat ou encore Georges d’Espagnat, avec lesquels il partage les mêmes questionnements sur la couleur, la composition et la modernité.
À Paris, Albert André fréquente également les artistes du groupe des Nabis : Pierre Bonnard, Édouard Vuillard, Maurice Denis ou Félix Vallotton. Leur approche intimiste, leur attention portée aux scènes de la vie quotidienne et à la simplification des formes influencent fortement ses premières œuvres. Peu à peu, il se forge un style personnel, sensible et mesuré, dans lequel la couleur joue un rôle essentiel sans jamais devenir démonstrative. Sa rencontre avec Albert Marquet et Paul Signac l’ouvre aussi à d’autres recherches picturales, entre construction de l’espace et éclat de la lumière.
L’année 1894 marque un tournant décisif dans sa carrière. Albert André présente 5 toiles au Salon des Indépendants, lieu majeur de la création de son temps. Ses œuvres attirent l’attention d’Auguste Renoir, figure déjà consacrée de la peinture moderne. Malgré leur différence d’âge, une profonde amitié naît entre les deux artistes. Renoir devient un soutien constant, tant sur le plan humain qu’artistique, et cette relation influence durablement le parcours d’Albert André. Grâce au réseau du marchand Paul Durand-Ruel, André connaît un réel succès, notamment auprès des collectionneurs américains, ce qui lui permet de vivre de sa peinture.
En 1905, il épouse Marguerite Cornillac, dite Maleck, elle-même peintre. Leur vie est rythmée par la création, les échanges artistiques et les voyages. Toutefois, Albert André reste attaché à des sujets simples : intérieurs, paysages, portraits, natures mortes. Sa peinture, loin des effets spectaculaires, s’inscrit dans une continuité discrète mais profonde du post-impressionnisme.
La Première Guerre mondiale bouleverse cet équilibre. Démobilisé en 1917, Albert André s’installe un temps à Marseille, à proximité d’Albert Marquet. Puis il retourne à Laudun, dans le Gard, un village où il venait depuis l’enfance et où sa famille possédait une maison et un petit vignoble. Ce lieu devient son ancrage définitif. Sur les conseils de Renoir, il accepte la même année le poste de conservateur du musée de Bagnols-sur-Cèze. Il y mène un travail remarquable, enrichissant les collections tout en poursuivant sa propre œuvre. Le musée portera plus tard son nom, témoignant de l’empreinte durable qu’il y a laissée.
Albert André poursuit son travail jusqu’à la fin de sa vie, partageant son temps entre la peinture et ses fonctions de conservateur. Il adopte Jacqueline Bretegnier, qui lui succède à la tête du musée et consacre son action à préserver la mémoire et l’œuvre de son père adoptif. Albert André s’éteint à Laudun le 11 juillet 1954, laissant derrière lui une œuvre discrète mais profondément cohérente, aujourd’hui redécouverte et revalorisée.
La Terrasse, un regard poétique et lumineux sur le quotidien
C’est dans un contexte de reconnaissance progressive de l’artiste que la Direction des Beaux-Arts de la Ville de Paris acquiert en 1934 l’œuvre La Terrasse, présentée au Salon des Indépendants. La Terrasse reflète les qualités essentielles de la peinture d’Albert André : une composition équilibrée, une scène paisible, une lumière douce et une atmosphère intime. Cette huile sur toile s’inscrit dans cette peinture du quotidien qu’André n’a cessé de cultiver, attentive aux lieux habités et aux moments simples.
La scène se déroule sur une terrasse ouverte sur un vaste paysage méridional. À l’arrière-plan, collines bleutées et végétation abondante composent un horizon baigné d’une lumière claire et diffuse. Au premier plan, trois figures occupent l’espace dans une disposition harmonieuse.
Au centre, une jeune femme assise, vêtue d’une blouse claire et d’une jupe rouge, se penche vers un chien assis devant elle, dans un geste d’attention tendre et familière. Son attitude recueillie, la douceur de son profil et la proximité affectueuse avec l’animal ont conduit à formuler l’hypothèse qu’il pourrait s’agir de Marthe Bonnard, épouse de Pierre Bonnard, connue pour son attachement aux animaux.
À droite, un homme assis, coiffé d’un chapeau, lit un journal à une table recouverte d’une nappe. La posture détendue et l’atmosphère familière suggèrent un cercle proche de l’artiste, possiblement dans le cadre de sa maison de Bagnols-sur-Cèze, où il recevait régulièrement des amis peintres.
À gauche enfin, une jeune femme debout, appuyée près de l’embrasure de la porte, tient un ouvrage entre les mains. Son visage et son attitude rappellent ceux de Jacqueline Bret-André, fille adoptive de l’artiste et elle-même peintre, telle qu’elle apparaît dans plusieurs portraits réalisés par son père adoptif.
Ainsi, La Terrasse conjugue atmosphère familiale et amitié artistique dans un cadre lumineux et apaisé.
Une restauration au service de la revalorisation
La restauration de La Terrasse répond à un double objectif : assurer la conservation de l’œuvre et permettre sa redécouverte. L’intervention a permis de stabiliser l’état de la peinture, d’améliorer sa lisibilité et de restituer au mieux les qualités plastiques originales voulues par l’artiste.
Cette restauration s’inscrit dans une démarche de revalorisation du patrimoine culturel de la Ville de Paris, où la conservation ne se limite pas à la préservation, mais participe à la transmission et à la mise en valeur de la collection municipale.
Quel avenir pour La Terrasse ?
À l’issue de sa restauration, La Terrasse est appelée à retrouver une visibilité auprès des publics. Sa revalorisation ouvre la voie à de nouvelles présentations, que ce soit dans le cadre d’actions de médiation, d’un prêt à une institution culturelle ou d’une exposition du Fonds d’art contemporain - Paris Collections, comme lors d’une foire.
Au-delà de ce cas particulier, la restauration de La Terrasse illustre pleinement les enjeux de la mission récolement : non seulement localiser et documenter les œuvres, mais aussi leur redonner une place dans la vie culturelle et patrimoniale de la Ville de Paris, en affirmant le rôle essentiel de la conservation comme geste permettant la diffusion.
Bibliographie
GIRARD Alain, Albert André (1869-1954), peintre : un contemporain de toujours, (cat. exp., Site du Pont du Gard, 8 juin - 25 septembre 2011), Pont-Saint-Esprit, Editions Conseil général du Gard, 2011