La ruine dans la photographie contemporaine

12 min 14 septembre 2022 Manon Vidal

Zineb Sedira, "Haunted house II", série "Haunted house", 2006, Tirage couleur à développement chromogène sur papier

Julien Vidal © Adagp, Paris

Du motif de la ruine antique à un patrimoine humain universel inscrit dans une mémoire collective, le parcours explore la diversité des représentations de la ruine et de ses significations dans les collections de photographies contemporaines du Fonds. Artistes dans ce parcours : Taysir Batniji, Mohamed Bourouissa, Simon Brodbeck et Lucie de Barbuat, Claire Maugeais, Théo Mercier et Erwan Fichou, Jürgen Nefzger, Zineb Sedira.

Pour sa série Hier ne meurt jamais, Théo Mercier a fait appel au photographe Erwan Fichou avec qui il collabore régulièrement. Initiée à Rome, cette série présente des ruines antiques du bassin méditerranéen en grand format.

Sur la première photo, un des nombreux vestiges visibles sur l’Appia Antica, voie romaine de plus de 500 kilomètres et certainement la mieux conservée de nos jours, surnommée la « Reine des voies ». Sur les deux suivantes, sont représentés deux des nombreux temples de la zone archéologique d'Agrigente, en Sicile qui comprend le « parc archéologique de la Vallée des Temples », et d'autres vestiges situés sur l’Acropole et dans d’autres lieux de la ville.

Sur ces ruines antiques sont suspendues de grandes banderoles faites de draps d’hôtels touristiques qui affichent des citations reflétant notre société mondialisée. Le duo d’artistes tente d’établir un dialogue avec ces vestiges mutiques et hiératiques, symboles d’un ancien temps, appartenant à une mémoire des ruines comme à notre mémoire collective. Entre nostalgie et éradication, la série Hier ne meurt jamais renvoie à l’éternel combat qui oppose les anciens aux modernes pour révéler les différentes strates de fantasmes qui relient passé, présent et futur.

En outre, cette série entre en résonance avec l’installation-collection de Théo Mercier Je ne regrette rien, réalisée en 2014 et également photographiée par Erwan Fichou. Ces miniatures de ruines symbolisent pour l’artiste, à l’ère de la reproductibilité technique et de la production de masse, une collection géopolitique imaginaire et fantasmée qui renvoie aux rêves du continent Austral et à l’Atlantide, île mythique évoquée par Platon dans deux de ses Dialogues.

Artiste

Théo MERCIER

Né en 1984, Théo Mercier est un artiste plasticien et metteur en scène français qui vit et travaille entre Paris et Mexico. Il trouve l’inspiration pour ses projets en parcourant le monde et sa démarche artistique témoigne d’une réflexion interdisciplinaire, entre géopolitique, tourisme et anthropologie. L’artiste rapporte de ses voyages divers objets marquant sa découverte de pays existants ou imaginés. Son œuvre fait le lien entre le passé, le présent et le futur, du vivant à l’inanimé ou bien encore entre traditions, artisanat,  modernité et nouvelles technologies.  

Pour réaliser sa série « GH0809 » (Gaza Houses 2008-2009), Taysir Batniji, qui n'avait pu franchir le blocus imposé à Gaza depuis juin 2006, a dû confier au journaliste Sami al-Ajrami le soin de photographier, selon des contraintes bien précises, les habitations touchées par les bombardements de l'armée israélienne et abandonnées à l’état de ruines. Les images de ces vestiges de guerre sont sciemment présentées sous forme d’annonces immobilières ordinaires : chaque cliché est accompagné d'un commentaire anodin, soigneusement établi sur place auprès du propriétaire, décrivant l’habitation (surface, nombre de pièces, nombre d’habitants possibles, etc). Tout comme il l'a fait pour la série « Watchtowers » (2008) en empruntant le style légendaire de Bernd et Hilla  Becher, Taysir Batniji créé un décalage entre un mode de représentation ultra référencé, bien connu du public, et des sujets propres au reportage de guerre, redonnant ainsi corps à ces images.

Artiste

Taysir BATNIJI

Né en 1966 à Gaza, Palestine, Taysir Batniji s’est formé majoritairement en France et vit et travaille à Paris. Peintre de formation, il est également auteur d’installations et de performances. Depuis les années 1990, Taysir Batniji utilise principalement la vidéo et la photographie, pratiques en adéquation avec un parcours personnel fait d’allers et retours entre la Palestine et l’Europe, jusqu’à la fermeture des frontières en juin 2006 par les Israéliens, rendant plus compliqué le retour dans son pays natal. Il documente de manière sensible et anti-spectaculaire la réalité palestinienne, en se focalisant sur le déplacement, l’entre-deux, la mobilité ou l’empêchement. Ces enjeux reflètent aussi la situation de l’artiste, témoin et acteur de la situation de son pays, mais aussi de la scène artistique occidentale.

Dernière série prise en 2012 par Mohamed Bourouissa dans le cadre du chantier du tramway T3, les trois photographies La Pelle, Le Trou, et Chantier ainsi que l’installation Sans Titre reflètent la progression esthétique du projet de l’artiste, ce dernier délaissant progressivement la figure humaine au profit de vues rapprochées des divers outils, matériaux et étapes d’un chantier de construction suggérant plus qu’ils ne montrent le travail des ouvriers. Véritable synecdoque de l’ouvrier de chantier, Le Pelle évoque le geste inlassable de ce dernier et semble attendre le retour de son propriétaire.

Par les sujets représentés, ces photographies évoquent toutes explicitement le thème du chantier, que cela soit dans la symbolique de l’objet (la pelle), les matériaux mis en scène (pierre, gravats, sable…) et le titre de la dernière vue représentant un monticule de terre, Chantier. Ériger des fondations et bâtir de nouveaux bâtiments et moyens de transport suivent donc a priori une dynamique de construction et d’élévation loin de la fragilité des ruines qui se délitèrent au fur et à mesure des siècles. Pourtant, certaines photographies isolées de leur contexte et observées séparément du reste de la série sont plus proches de photographies de sites et monuments antiques en ruines que de chantiers parisiens.

Les sujets de ces trois photographies se caractérisent par leur aspect fragmentaire et abîmé, plus proches de l’édifice laissé à l’abandon que du bâtiment en construction, et dont la démarche photographique de Mohamed Bourouissa permet d’en conserver une trace.

Artiste

Mohamed BOUROUISSA

Né en Algérie et travaillant à Paris, Mohamed Bourouissa se fait connaître avec sa série « Périphéries » mettant en scène le quotidien de jeunes de banlieue, loin des clichés véhiculés par les médias. En 2009, il commence une série de photographies réalisées dans le cadre d’une commande publique liée à l'accompagnement artistique du tramway T3 des Maréchaux Est. L’artiste s’attache alors à représenter les personnes qui travaillent sur le chantier ou encore ceux qui vivent à proximité. Progressivement, son discours évolue pour se tourner plus directement vers les paysages, les images directes du chantier en gros plan ou les habitats de fortune installés le long de la ligne. L’aboutissement de ce projet lui permet ainsi de traiter le paysage comme un sujet auto-suffisant, constituant la véritable structure de la composition.

L’abandon des vestiges : de la ruine oubliée aux villes désertifiées

Haunted House II et Haunted House III font partie d’une série de photographies réalisées par Zineb Sedira en 2006, représentant toutes la même grande maison coloniale abandonnée et délabrée. Située dans les hauteurs d’Alger, au bord de la mer Méditerranée, cette maison a appartenu à une riche famille de pieds noirs qui l’ont désertée en 1962, date d’indépendance de l’Algérie. Plusieurs familles s’y sont ensuite succédé, mais toutes ont fini par fuir le lieu. Cette maison est marquée par les stigmates du passé. Même vide, elle reste hantée, habitée par l’Histoire. Haunted House paraît ensablée dans un temps et un lieu donné, tel un vestige oublié de tous. Elle porte en elle les souvenirs douloureux de la guerre d’Algérie et de la décolonisation et témoigne d’une mémoire fragmentée et morcelée qui peine encore aujourd’hui à se retrouver.

 

Artiste

Zineb SEDIRA

Née en 1963 à Genevilliers et ayant grandi en France, Zineb Sedira est la fille de parents algériens, résistants et militants pour l’indépendance de l’Algérie. L’artiste mène dans son œuvre un travail mémoriel et situe son identité culturelle hybride à la croisée de trois pays : l’Algérie, terre natale de ses parents, la France dont l’histoire, entre colonisation et émigration, est fortement liée dans la seconde moitié du XXe siècle à celle de l’Algérie et enfin le Royaume-Uni et Londres, où elle vit et travaille depuis plusieurs années. Vidéos, installations et photographies : l’artiste jongle avec différents mediums et utilise souvent des documents d’archives pour créer des « histoires alternatives ». Zineb Sedira souhaite détourner la grande Histoire officielle pour produire un récit personnel revalorisant son identité et son héritage culturels. 2005 est une année charnière pour l’artiste qui se rend en Algérie après quinze ans d’absence. Cette année constitue un tournant dans son travail, le paysage remplaçant sa famille qui était jusqu’alors le sujet principal de ses œuvres. À vocation plus universelle, les photographies du paysage algérien sont devenues une métaphore pour parler du déplacement et de l’aspiration vers l’Ailleurs tout en étant des « gardiennes de mémoire ».

Les bâtiments de ces trois montages photographiques de Claire Maugeais proviennent de trois lieux situés en Europe : Berlin en Allemagne pour Europa 1 ; Noisiel, en région parisienne pour Europa 2, et enfin, Vilnius en Lituanie pour Europa 3. Tous sont des édifices situés dans un environnement vide, comme abandonné. Isolés de tous, ils se détachent de l’horizontalité du paysage par leur monumentale verticalité et semblent veiller, tels des temples et sanctuaires antiques, sur nos civilisations. Loin d’être émiettés par le temps car relativement récents, ces édifices ont pourtant été fragmentés par la découpe plastique de l’artiste à même la photographie. L’absence de fenêtres dans le mur n’est ainsi pas l’œuvre du temps mais bien celle de l’homme.

Artiste

Claire MAUGEAIS

Née à Angers en 1964, Claire Maugeais vit à Paris et enseigne à l’École supérieure des beaux-arts de Nantes Saint-Nazaire. Entreprise en 2010, la série « Europa » fait suite au travail que l’artiste mène depuis une dizaine d’années sur le recto/verso et la visibilité simultanée des deux qui donnent lieu à divers dispositifs mis en œuvre tels les miroirs, les trames ajourées ou les surfaces transparentes. Au sein de chacune des photographies de la série, les vitres des édifices ont été découpées afin de laisser entrevoir un dispositif qui permet de voir le dos de l’image - un blanc ou la découpe des fenêtres. Chacune de ces images présente un environnement dur et sombre, renforcé par l’usage permanent du noir et blanc et le vide que provoque le dispositif imaginé par l’artiste.

Développée de 2008 à 2012 par Brodbeck & de Barbuat, la série « Memories of Silent World » s’inspire des balbutiements de la photographie, lorsque le daguerréotype Boulevard du Temple de Louis Daguerre, dès 1838, montrait une rue apparemment vide où seul un cireur de chaussures était visible. Le temps d’exposition était alors de trois à cinq heures et ne permettait de ne faire apparaître sur la photographie que les éléments immobiles, tel le cireur de chaussures. Résultat du même procédé photographique, les images de Simon Brodbeck et Lucie de Barbuat sont ensuite recomposées et retravaillées comme des tableaux et font se rencontrer deux époques technologiques de la photographie, passé et présent.

Ce travail permet de faire disparaître l'agitation caractéristique de places ou monuments habituellement envahis de touristes et ici transformés en « paysages mentaux silencieux et abandonnés ». Cependant, là où ces derniers ne sont plus que les fragments d’un passé glorieux, vestiges vides de toute présence humaine depuis des siècles, la photographie Place de l’Opéra met en scène une ville moderne fantôme, où les oiseaux semblent être les seuls habitants. Loin d’être en ruines, cette place désertée a pourtant des allures de cité archaïque et peut être rapprochée de la série des villes abandonnées de Jürgen Nefzger, «Étude de cas».

Artiste

BRODBECK ET DE BARBUAT

Brodbeck & de Barbuat forment un duo d’artistes visuels utilisant la photographie, la vidéo et l’installation. Française et Allemand, ils travaillent ensemble depuis 2005 à Paris. Diplômés de l’École nationale supérieure de la Photographie d’Arles, leurs images couleurs grand format questionnent la réalité à travers l’exploration des notions de temps et d’espace et leur représentation. Tentant de déjouer notre perception du réel par une mise en scène décalée, le duo navigue entre réalité et fiction où l’homme et son environnement urbain sont des êtres solitaires.

Ces deux photographies sont issues de la série « Residencial » au sein de laquelle Jürgen Nefzer poursuit son exploration des paysages de sociétés en crise à travers notamment les villes nouvelles construites aux environs de Madrid et dont les projets furent abandonnés, faute d’acheteurs, à la suite de l’effondrement du prêt bancaire en 2008. Ce sont de véritables villes fantômes avec des infrastructures et des immeubles en attente, devenues simples décors. Les paysages présentent des espaces vides, à peine finis, semi-désertiques où la rigueur de l’ordonnancement face aux vastes étendues des plaines brouille notre perception de l’échelle. Brutalement reléguées à l’état de ruines, ces villes interrogent un avenir sans perspective. Et ces images agissent comme une métaphore de l’état de notre société.

Artiste

Jürgen NEFZGER

Né en 1968 en Allemagne, Jürgen Nefzger vit et travaille à Paris et Clermont Ferrand. Il voue un intérêt particulier au paysage contemporain et à ses mutations dues à l’intervention humaine et dresse le portrait de nos modes de vie à travers l’occupation du territoire. Ce travail inclut des considérations sur l’écologie, l’habitat, le social et l’économie.