Dialogues à travers les époques

15 min 03 avril 2025 Collectif

À l'occasion de son stand pour l'édition 2025 à Art Paris, l'équipe du Fonds d'art contemporain a mis en avant plusieurs rapprochements thématiques ou formelles entre des peintures de sa collection. Le Fonds d'art contemporain de la Ville de Paris date du 19e siècle et il n'est pas rare de revoir le même sujet réapparaitre entre des œuvres d'époques et de zones géographiques complétement différentes, du début du 20e siècle à nos jours. Ce parcours propose de découvrir 5 dialogues à travers les époques. Avec les artistes : Maurice Chabas, Frans Boers, Chloé Poizat, Damien Deroubaix, Assane N'Doye, Jules-Alexandre Grün, Fabienne Audéoud, Elisabeth Chaplin, Marie Losier, Gérald Petit, Raphaël-Bachir Osman et Léon-Charles Canniccioni

Apocalypse

À l’origine, épisode religieux raconté dans le Nouveau Testament, l’Apocalypse désigne à la fois la fin du monde tel que nous le connaissons mais aussi la venue d’un nouveau monde. Amateur de théologie, Maurice Chabas reprend cette ambiguïté du thème. Inspirée par des découvertes en astronomie contemporaine à l’œuvre, La spirale d’or représente la violence de la fin d’un cycle, illuminée par une promesse de monde meilleur.

Dans la seconde moitié du 20e siècle, la fiction post-apocalyptique se développe comme un genre à part de la science-fiction, où des communautés font face à des catastrophes biologiques, chimiques ou encore nucléaires. Le peintre et comédien Frans Boers est un amateur de ces récits. Ses toiles, comme Tentes, sont composées de paysages dévastées sans présence humaine. Avec l’accélération de la crise climatique, les représentations de territoires désertiques, comme dans la série récente Nouvelles fictions de Chloé Poizat, nous mettent face à la catastrophe écologique en cours.

 

Artiste

Maurice CHABAS

L’illustrateur et peintre Maurice Chabas naît en 1862 dans une famille bourgeoise nantaise. Soutenu par son père dans sa vocation, ils intègrent avec son frère Paul-Emile, l’Académie Julian de 1883 à 1888 et les ateliers de William Bouguereau et Tony Robert-Fleury. Maurice Chabas connaîtra une reconnaissance précoce grâce à la commande publique de deux grands décors pour la salle des mariages de la mairie du 14ème arrondissement. Actif dans le milieu artistique, il participe régulièrement au Salon des artistes français et est à l’origine de plusieurs autres manifestations comme la Triennale. Chabas s’engage également dans la promotion du rôle social de l’art et la défense du statut de l’artiste. Il consacre la fin de ses jours à la peinture religieuse et spirituelle et décède à Versailles en 1947.
Artiste

Frans BOERS (François BOERS, dit)

Frans Boers dit aussi François Boers (1904-1982/1988 ?) est un comédien, peintre et critique d’art hollandais. Artiste pluridisciplinaire et accompli, il s’est produit à la Comédie Française durant toute sa carrière et s’est illustré en tant que peintre grâce à ses compositions d’inspiration surréaliste.
Artiste

Chloé POIZAT

Chloé Poizat est née en 1970 et travaille au Pré Saint-Gervais. Diplômée des Beaux-Arts d’Orléans en 1993, elle suit ensuite les cours de Françoise Héritier au Collège de France, portée par sa passion pour les choses de la nature et leur symbolique anthropologique cachée. Artiste multidisciplinaire, Chloé Poizat explore des thèmes tels que la disparition, les mondes invisibles et la métamorphose à travers divers médiums, notamment le dessin, la peinture, la sculpture, l'estampe et la création sonore. S’inspirant du cinéma de genre, de la photographie et de la littérature, elle crée dans ses œuvres des imaginaires complexes.

Figures protectrices

Ces deux œuvres ont en commun de plonger le.a regardeur.se dans un état de conscience qui l’éloigne des contingences de la réalité. Elles expriment des forces vitales magiques symbolisées par une figure féminine en mouvement chez Assane N’Doye. Dans l’œuvre de Damien Deroubaix, un pouvoir surnaturel est concentré en un être hybride qui navigue entre le monde des morts et celui des vivants. Ces deux entités détiennent une puissance apotropaïque (un objet apotropaïque vise à conjurer le mauvais sort et à détourner les influences maléfiques). Alors que dans La Prévention de N’Doye, une figure féminine couverte de parures de cauris se contorsionne dans une sorte de transe ou de danse de la création, l’être hybride de Conscience, peint par Deroubaix, s’impose dans une posture frontale, nimbé d’une auréole fluorescente qui manifeste son aura magique. Dans la culture assyrienne du 1er millénaire avant Jésus Christ, ce démon ambivalent est autant redouté pour sa proximité avec la mort et la maladie que recherché comme symbole de protection domestique. Quant à l’allégorie féminine vitaliste de N’Doye, elle s’inscrit dans la culture matriarcale sénégalaise lébou, qui célèbre la prévention contre les esprits maléfiques et les oppressions de toutes sortes.

Artiste

Damien DEROUBAIX

Damien Deroubaix est né en 1972 à Lille, il vit et travaille à Paris. Diplômé de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Saint-Etienne, sa pratique est marquée par une grande diversité de formes et de techniques : peinture à l’huile, dessin, gravure, tapisserie, mais aussi sculpture et installation. Sans hiérarchie, conciliant les arts dits majeurs et la culture populaire, il s’est constitué un répertoire iconographique dans lequel il puise et juxtapose les motifs qui se répètent d’une œuvre à l’autre. Nominé au Prix Marcel Duchamp en 2009, il a également une pratique de commissaire d’expositions.
Artiste

Assane N'DOYE

Assane N’Doye est un artiste protéiforme originaire de Dakar au Sénégal. Il étudie d’abord à l’Ecole des Arts de Dakar puis intègre l’Ecole des Arts décoratifs d’Aubusson. Dans les années 1970, il quitte l’Afrique pour s’établir en France où il se consacre à la peinture. En parallèle, N’Doye fonde en 1982 l’association Wilfredo Lam dont l’objectif est la valorisation des artistes racisés au sein de la sphère artistique française. C’est à cette même période que la ville de Paris lui achète deux toiles : La Prévention et La Délivrance.

Groupes

Les œuvres Un groupe d’artistes de Jules Grün et Les souris au travail de Fabienne Audéoud proposent deux approches à la fois différentes et complémentaires de la représentation du portrait de groupe.

Dans Un groupe d’artistes, Grün met en scène une réunion d’hommes influents du monde artistique de l’époque, accompagnés de son épouse, la pianiste Juliette Toutain. La nature morte sur la table, élément de prédilection de l’artiste, apporte une touche de vivacité à cette scène en apparence solennelle. Pourtant, en se représentant lui-même sans jamais avoir obtenu de fauteuil à l'Académie des Beaux-Arts contrairement aux autres membres du groupe, Grün introduit subtilement la notion de reconnaissance et d'exclusion.

À l’opposé, Fabienne Audéoud adopte une approche plus métaphorique avec Les souris au travail. En détournant l'univers enfantin des contes de Beatrix Potter, elle aborde des questions sociétales contemporaines où elle dénonce avec humour les stéréotypes de genre et les rapports de domination. À travers ses rongeuses couturiers, elle critique avec humour le patriarcat et les tâches domestiques genrées.

Ces deux œuvres, bien que très différentes dans leur style et leur époque, utilisent la représentation du groupe pour explorer les relations humaines, que ces groupes soient réels ou imaginés. Ensemble, elles démontrent comment la mise en scène du groupe peut révéler bien plus que la simple addition de ses membres, offrant un miroir à la fois intime et critique de la société.

Artiste

Jules-Alexandre GRÜN

Jules-Alexandre Grün est né à Paris en 1868. Elève à la fois de Jean-Baptiste Lavastre, peintre-décorateur de l’Opéra de Paris et d’Antoine Guillemet, peintre paysagiste, Grün se passionne pour les natures mortes, les portraits et les scènes de la vie parisienne. Dès 1885, il expose au Salon des artistes français. Parallèlement, il réalise de nombreuses affiches pour les théâtres et cabarets de Montmartre et est souvent sollicité par la presse pour ses dessins satiriques.
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AUDÉOUD Fabienne

Fabienne Audéoud est une artiste peintre, performeuse et vidéaste née à Besançon en 1968. Elle vit et travaille à Paris. Dans les années 1990, elle étudie à l’université Goldsmith de Londres où elle se consacre à la musique. Après sa rencontre avec l’artiste John Russell, qui deviendra un de ses plus proches collaborateurs, Fabienne Audéoud se tourne vers les arts plastiques et se forme à la Jan van Eyck Academy de Maastricht. Elle entre dans les collections du Fonds d’art contemporain-Paris Collections en 2019.

Jeux de regard

Face à ces trois œuvres, le regardeur ou la regardeuse se sent observé.e. Sur la plus grande toile, l’artiste Elisabeth Chaplin en train de peindre dans son atelier nous surplombe avec le regard au loin. Au sommet de sa carrière dans les années 30, elle affirme sa position d’artiste peintre avec ce tableau à la composition très dense. Plus haut, quatre visages lancent des regards complices et amusés aux spectacteur.ice.s. Il s’agit des ami.es de l’artiste Marie Losier, Simon, Camille, Victor et Jeanne, protagonistes récurrents de ses œuvres fantaisistes et burlesques.

D’autres personnages regardent clairement hors champs comme l’homme représenté par Gerald Petit. L’artiste français a copié un détail d’une photographie de Russell Lee prise dans les années 1930 pendant la Grande Dépression aux Etats-Unis. Le regard fuyant vers un autre couple lors d’un bal populaire dévoile des tensions interpersonnelles. Les liens entre les personnages du tableau d’Elisabeth Chaplin semblent aussi complexes. L’artiste a représenté son noyau familial proche mais chacun.e a le regard dans le vague dans des directions opposées. Ce jeu de regard donne un sentiment d’étrangeté voire de malaise au tableau.

Horizons

Deux œuvres dialoguent sur le thème de l’horizon. Chez Raphaël-Bachir Osman, l’horizon prend une dimension sensorielle inédite. Dans Varlifornie, l'artiste détourne la raquette de tennis de table pour en faire un « tondo contemporain » monumental, offrant au ciel, habituellement relégué en arrière-plan, un statut de sujet à part entière.

Dans Bouvier Corse de Léon-Charles Canniccioni, l’horizon joue un rôle central dans la composition. Canniccioni utilise l’horizon pour ouvrir une fenêtre sur le golfe d’Ajaccio, baigné de lumière et de couleurs chaudes.

Qu’il soit littéral ou métaphorique, l’horizon est pour ces artistes un outil puissant de narration. Il ouvre le regard vers l’infini tout en ancrant chaque œuvre dans un lieu et une histoire, révélant ainsi sa capacité à lier l'ici et l'ailleurs, le réel et l'imaginaire.